Il n’y a pas si longtemps, seigneurs, vassaux, cerfs et vilains vivaient en harmonie au pays de Montvernier. Il arrivait même des rencontres, des alliances qui, en d’autres lieux, auraient obtenus le titre de « conte ».
Pourtant l’histoire qui suit a bien eu lieu.
S’il reste des ombres sur celle-ci, des écrits, des vestiges, bref des preuves, existent toujours. Tous les saints Thomas pourront le vérifier.

Elle s’appelle Françoise.Déjà à la naissance le sort l’a désignée.
Ce matin là la brume flotte dans l’air comme le reflet du mystère qui l’entoure.
Point de père pour Françoise. Le saint esprit alors ? Non ! Simplement un vide. Quoi, serait-elle une bâtarde ? En tout cas pas de baptême pour Françoise. Pas de baptême mais un protecteur.Puissant.
Monsieur Pierre Durieux, propriétaire d’une grande partie de Montvernier, écuyer et surtout huissier de cabinet du premier prince de sang, j’ai nommé Monseigneur d’Orléans. Incroyable, impossible ! diront les médisants. Et cependant……. Aurait-il ce monsieur Durieux quelque chose sur la conscience pour veiller à ce point à l’éducation et au bien être de cette enfant ?
Toujours est-il que, bien que de basse naissance, Françoise ne manque de rien. Elevée en bonne chrétienne, courageuse et jolie, que dis-je, belle, elle grandit à Montvernier, servant de compagnie à madame Durieux, souvent seule hélas. Les affaires de son époux ne lui laissant que peu le loisir de profiter du bon air de ce village.
Françoise est simple, douce, aimable. Toujours prêtre à rendre service, sourient à toutes et tous. Ce qu’elle préfère ? Difficile à dire. Elle aime tout, elle aime la vie, le silence des églises et le pipeau du berger, les discussions de ces dames et le fracas des cuisines. Ainsi grandit Françoise.
Les années passent. 15 ans exactement.
Ce soir de printemps on attend le retour du maître de maison, absent tout l’hiver. Il sera là bientôt avec un invité, un (jeune ?) homme de la cour du roi Louis XVI. Monsieur Durieux s’est pris d’amitié pour lui et lui a proposé une partie de chasse sur ses terres. Toute la maison est en émoi. Les domestiques astiquent, décorent, préparent les appartements. Les cuisiniers font chanter les casseroles et courent en tout sens. Madame Durieux est nerveuse et n’arrive pas choisir sa tenue. Ce qui, entre nous, ne change finalement pas de l’habitude.
Devant toute cette effervescence, Mademoiselle, comme on appelle Françoise à présent, se retire discrètement pour trouver le calme. Ses pas la mènent tout simplement à la chapelle de la Balme. Elle aime cet endroit, un peu à l’écart du village. Si romantique avec son paysage magnifique, ses flancs de montagne et le fleuve, là en bas. Il invite au partir… Pieusement recueillie elle n’entend pas les pas derrière elle. Elle sent juste le mouvement de l’air déplacé au passage de quelqu’un sur sa gauche. Elle lève ses yeux de biche et voit le visage pâle et glabre d’un (jeune) homme bien mis. Elle ne le connaît pas mais elle sait qui il est .
Pierre de Launoy.
Ce ne peut être que lui, l’invité de son oncle.Sans un mot il s’avance dans la chapelle, s’agenouille et prie un instant. Françoise en profite pour se sauver. Il n’est jamais bien vu de se tenir en compagnie d’un inconnu, fût ce dans une chapelle!
Mais l’apparition à fait des ravages dans le cœur de la jeune fille. Il est beau, bien que nettement plus âgé q’elle, son calme, sa prestance la rassure. Mais quoi ? Qu’est ce que sentiment étrange et nouveau qui l’envahit soudain ? Vite, elle rentre chez son oncle, au plan de la ville.
Le soir, Mademoiselle est indisposée. On l’excuse, elle ne se joindra pas au repas. Le soleil du printemps l’aura surprise sans doute. Monsieur Durieux est contrarié mais n’en laisse rien voir. Las, demain est un autre jour. Celle ira mieux et le séjour est prévu pour toute une semaine.
Le lendemain à l’aube, les hommes partent à la chasse. Françoise décide d’accompagner le petit pâtre à la Tovache. Contre l’avis de sa tante d’ailleurs. Quoi ! Ce soir elle sentira le bouc !
Mais, vous l’avez compris, Françoise est de forte personnalité et rien ne la fera changer d’avis. Cette idée de moutons n’est en fait qu’une occasion de sortir, de prendre l’air, de se changer les idées. En début d’après midi la voilà partie se promener du côté de la Betta.
Quel petit goût d’interdit. Hum !
C’est que l’endroit n’est pas sûr. Monsieur Durieux lui en a toujours interdit d’y aller. La nature y a creusé des trous insondables, d’une dangereuse profondeur à ce qu’on dit. Il y en a même un qui descend jusqu’en enfer, celui-là s’appelle « le trou du diable ». C’est ce qu’on dit…

Oui, c’est ce qu’on dit. Car après tout, personne n’y est jamais allé alors… Comment savoir ?

En fin d’après-midi elle entend une voix. Une voix d’enfant qui geint, qui appelle. Le cœur de Françoise se met à battre fort. Elle cherche, court, s’arrête, reprend sa course. A droite, a gauche. D’où vient l’appel, d’où ? Seigneur aidez-la.
A cet instant, juste devant ses pieds, un trou. Au fond du trou, peu profond celui-là, heureusement, un enfant de quoi, sept, huit ans. Il s‘est cassé le bras droit et sa cheville le fait souffrir. Françoise part chercher de l’aide. C’est un cavalier qui arrive. Aussitôt qu’il met pied à terre Françoise le reconnaît.
C’est lui, Pierre de Launoy.
Mais l’affaire est urgente, la nuit risque d’arriver avant la fin du sauvetage. Sans se présenter, sans ciller, avec assurance et fermeté, elle entraîne le cavalier jusque l’enfant. Lors, Pierre de Launoy, au risque de sa vie, descend au fond du trou.Il glisse, vacille mais atteint le petit.
Ensuite ?
Avec prudence, doucement mais sûrement, il revient à la surface avec son précieux blessé. Françoise sent le poids de l’angoisse envolé. Familièrement elle étreint le sauveur, l’enfant, le sauveur, l’enfant. Puis vient le temps des reproches alors qu’on emmène le garçon au plan de la ville pour s’y faire soigner.
Que faisait-il en pareil endroit ? Se rend-t-il compte de sa chance ? Et si elle n’était pas passé par là ? Et si Monseigneur s’était blessé ? Et si …
Pierre de Launoy l’interrompt et avec une infinie douceur dans la voix, le regard tendre et les yeux brillants lui murmure : « Laissez donc cet enfant. C’est la providence qui l’a voulu puisqu’il m’a permit de vous rencontrer. Voilà si longtemps que, sans le savoir, je vous attendais » Françoise rougit, lui rend son sourire et lorsqu’il lui demande « Quand vous reverrais-je ? » Elle lui répond « Bientôt, peut être… ». Et elle se sauve.
Son cœur est en fête et elle rit. Elle rit, elle rit du tour qu’elle vient de faire. Car vous imaginez la surprise de notre héros lorsqu’arrive l’heure du repas ? D’un geste discret Françoise lui fait signe de ne rien dire et lui glisse un billet. « Demain, même heure, à la fontaine du Mollard ».
Après ?
Après ma foi, il fallu établir un acte de baptême pour Françoise. Bien oui ! Sinon point de mariage allons ! Rassurez-vous, Monsieur Durieux à des relations et finalement le prince charmant épouse la jolie bergère. Françoise part vivre à Paris, à la cour de Louis XVI où son esprit, sa culture générale et sa grâce font oublier ses origines provinciales. Hélas pour elle, la révolution française lui fait perdre son mari, l’oblige à se cacher en vallée de Chevreuse des tueurs à gage de l’époque et à changer de nom. Françoise De Launoy devient Françoise Delaunais. Elle reste grande dame puisqu’en 1793 elle recueille un enfant de Montvernier âgé de sept ans et malmené par son maître ramoneur. Il lui rappelle peut être l’enfant du trou de La Betta ? Quelques années plus tard elle le place comme domestique chez un général. Enfin, elle n’a jamais oublié ses origines.
Elle fait don par testament de 5000 livres à l’école de Montvernier.
A l’âge avancé pour l’époque de 78 ans, elle donne 6000 livres, toujours à l’école.
En sa mémoire, son neveu Pierre F Durieux offre un lustre à l’église de Montvernier. Ce lustre orne toujours le centre de la nef de l'église.

Tout est possible dans votre village, même le plus incroyable. Et ce n’est pas un conte !